L’exploration urbaine : une pratique qui bouleverse la définition du patrimoine

Right Diamant Palace, source : Wikimedia Commons

Depuis les années 1990, une pratique dite « underground » fait l’objet d’une attention particulière de la part des médias : l’Exploration Urbaine. Devenue une véritable tendance depuis les années 2000, l’Urbex remet aujourd’hui en question la manière « conventionnelle » d’envisager la définition du patrimoine. Son appropriation et sa valorisation seront examinées dans cet article.

Qu’est-ce que l’exploration urbaine ?

Cette pratique consiste à visiter des sites appartenant au passé et délaissés par l’Homme. Surnommée Urbex par ses adeptes, venant de l’anglais Urban Exploration, il s'agit souvent de lieux interdits et/ou dangereux d’accès pour le public.

Selon la légende, la première exploration de ce type remonterait à l’année 1793 lorsque Philibert Aspairt, un parisien intrépide, aurait entrepris de visiter les catacombes de Paris. Mais la véritable création de la notion d’Urbex rattachée à ce genre de pratique ne remonte vraisemblablement qu’aux années 1990 lorsque Jeff Chapman, un québécois tout aussi aventureux, en a édicté les règles de base dans son fanzine Infiltration. Cet écart significatif entre les deux dates clés de l’Urbex témoigne de l’aspect resté longtemps très confidentiel de la pratique, aspect qui fait partie de son essence. Kieron Connolly, romancier et photographe dans l’ouvrage Vestiges d'un monde oublié (2017) évoque ainsi les lieux abandonnés qui servent de terrain d’exploration aux urbexeurs : « Ces lieux nous fascinent non pas pour ce qu'ils sont mais pour ce qu'ils ne sont plus. La nature a repris ses droits, le lieu a acquis une valeur avec son âge, son usure ». Cette façon de concevoir l’architecture passée et son intérêt se rapproche de celle de John Ruskin, un écrivain britannique du XIXème siècle. Il affirmait qu’il est préférable de laisser mourir un bâtiment lorsqu’il est au terme de son activité et que la ruine est devenue le stade de sa vie le plus exaltant.

Ces lieux abandonnés auxquels l’Urbex donne un second souffle n’ont, eux non plus été ni restaurés, ni réinvestis, ni valorisés, aucun intérêt n’ayant été trouvé à ce qu’ils soient transmis aux générations futures. Dans un premier temps, ils n’ont donc pas été sélectionnés pour faire partie du patrimoine tel que nous pouvons le concevoir dans sa forme la plus classique.

L’urbex, un patrimoine hybride de demain ?

Dans un contexte où des professionnels de la culture s’emparent de lieux abandonnés valorisés grâce à l’Urbex dans des expositions photographiques, la mise en patrimoine de ces lieux et le rôle que l’exploration urbaine joue dans ce processus posent question. Ces institutions et structures culturelles n’avaient en effet jamais véritablement jugé opportun de mettre ces lieux en lumière auparavant. Cela s’apparente à une réappropriation de la part de la sphère publique, d’espaces qu’elle avait elle-même délaissés dans un premier temps. La question est alors de savoir s’il s’agit de surfer sur une tendance dans le but de toucher de nouveaux publics ou si l’Urbex a véritablement permis à ces lieux d’être revalorisés dans la société.

Afin de répondre à cette interrogation, il est nécessaire de mettre en lien le processus « classique » de patrimonialisation avec celui que connaissent les sites d’exploration urbaine actuellement. Le professeur de sciences sociales, Vincent Veschambres souligne que pour connaître un processus de patrimonialisation, l’héritage doit avoir acquis du sens auprès d’un groupe, être reconnu comme légitime auprès de spécialistes du patrimoine et acquérir une valeur économique par la suite (2007). En se référant à cette logique, on peut constater que les lieux abandonnés ont acquis du sens auprès des communautés d’urbexeurs dans un premier temps. La démocratisation de la pratique a permis au public d’en avoir un aperçu à travers les photographies, les vidéos, les livres, les articles, les reportages et les expositions. Ce moyen de développement a permis de reconnaître comme légitimes non pas les lieux d’Urbex, mais les supports ayant permis de les visualiser auprès de spécialistes du patrimoine. Les expositions Rennaise et Québécoise ont fait office de précurseurs dans ce domaine. Ce sont par ailleurs ces supports qui ont acquis de la valeur économique par la suite, que ce soit par le biais de la vente ou l’exposition de photographies, la monétisation des vidéos sur YouTube ou encore des bénéfices liés aux ventes de livres.


Photogramme de la vidéo de Mamytwink dans les catacombes de Paris en compagnie de Squeezie, source : Youtube

 

Ce qui est paradoxal est le fait que l’exploration urbaine ait permis la mise en place d’une sorte de patrimonialisation hybride de ces lieux abandonnés, car s’ils suscitent de l’intérêt, c’est quasiment uniquement dans le cadre de la pratique. Les motivations poussant à faire de l’exploration urbaines dans un premier temps et ensuite l’effervescence que connaît la pratique auprès du public sont les principales raisons de ce regain d’intérêt auprès des lieux abandonnés. Il s’agirait, métaphoriquement, d’emballer un de ses vieux objets dans un papier tendance dont tout le monde raffole pour lui redonner de la valeur. Cela peut avoir deux types de conséquences : soit permettre de se rendre compte de la valeur de cet objet puis se le réapproprier, soit ne plus trouver d’intérêt à cet objet sans son nouveau papier. Malheureusement, il s’agit souvent de la deuxième option dans le cas des lieux d’Urbex. L’exploration urbaine est associée aux lieux comme une sorte de package dans l’hypothétique processus de patrimonialisation. Il n’y a que de rares cas dans lesquels l’exploration urbaine a permis de se rendre compte de la valeur intrinsèque de ces lieux.

Christian Gérini a d’ailleurs fait un lien entre l’Urbex et le Street Art lors de la table ronde « URBEX & street art : les NTIC au service de la mémoire des lieux et des œuvres » ( 24 mars 2017) dans le sens où ces pratiques viennent du public et poussent à une remise en question du processus de patrimonialisation initial. Le respect de l’esprit de celles-ci a été respecté dans le sens où les lieux sont laissés dans leur essence et où la patrimonialisation s’y est adaptée. L’exposition « Wonderland » des deux artistes Akay et Olabo a également rapproché les univers de l’Urbex et du Street art au Millenium Iconoclast Museum of Art de Bruxelles entre février et avril 2018. Au lieu des NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication), ceux-ci ont choisi de recréer l’univers de la rue et des lieux abandonnés au sein du musée pour ne pas entraver les codes de conduite des deux pratiques.

 

Exposition « Wonderland » au MIMA, source : MIMA

D’anciens lieux abandonnées, mis en lumière grâce à l’exploration urbaine ont pu être considérés comme du patrimoine. Il a fallu que l’état de conservation de plusieurs lieux soit en péril pour que les institutions et autres spécialistes du patrimoine se rendent compte de leur valeur. Ces lieux acquièrent par la suite une valeur économique en étant réinvestis par le biais de médiations culturelles. La médiation culturelle n’est pas seulement le fait de jouer l’intermédiaire entre le patrimoine et le public, elle a pour objectif, selon Serge Chaumier et François Mairesse de « partager avec le plus grand nombre [...]. Le public se trouve de ce fait placé au cœur de tous les domaines de la culture » (2013).

L’exemple le plus populaire d’une muséification de site d’exploration urbaine est celui des catacombes de Paris. Cette patrimonialisation a rendu l’accès payant et fait désormais entrer les visiteurs dans une logique de visite plutôt que d’exploration. Même si cela n’a plus rien à voir avec l’exploration urbaine, ces lieux sont maintenant réappropriés comme un véritable espace de la ville et leur intérêt à être préservé est maintenant incontestable.

Les catacombes de Paris, source : https://www.iha.fr/locations-vacances-alesia/b4:/

La muséification a, certes, fait perdre à la pratique son état d’esprit originel, mais elle a également ouvert un nouveau débat, faut-il risquer de perdre un patrimoine reconnu comme exceptionnel uniquement pour rester « authentique » ? Les lieux d’exploration urbaine ne présentent pas forcément de particularités architecturales ou esthétiques évidentes mais leur importance peut se trouver révélée dès lors de leur existence est remis en cause. Il s’agit donc de garder ces éléments constitutifs du paysage afin d’éviter qu’ils ne meurent dans les esprits.

 

Auteure : Alisson Lemière

Correctrices : Noémie Gonnot et Aela Tréguier