Hierophanie numérique : la Réalité Augmentée au service du patrimoine français

(source : atrium-construction.com)

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Devenue un outil de médiation, la Réalité Augmentée investit depuis quelques années déjà certains sites patrimoniaux français par le biais des entreprises Art graphique & Patrimoine et Hystovery.


 

« Capables d’imaginer ou de rêver un autre temps, ils seraient peut-être capables de s’y réintégrer ». Ces quelques mots tirés de La Jetée (1962. Chris Marker) apparaissent aujourd’hui comme des paroles prophétiques. Grâce à la Réalité Augmentée, technologie numérique immersive, les visiteurs de musées et autres sites patrimoniaux peuvent désormais faire l’expérience de l’histoire. Devenue un outil de médiation, la Réalité Augmentée investit depuis quelques années déjà certains sites patrimoniaux français par le biais des entreprises Art Graphique & Patrimoine et Histovery. Les différentes temporalités des Arènes de Nîmes, des vestiges de l’abbaye de Jumièges ou plus récemment encore du Palais des Papes d’Avignon sont rendues visibles aux visiteurs, désormais voyageurs dans le temps.

 

La Réalité Augmentée : une expérience hors du temps

La Réalité Augmentée se définit comme la superposition de couches successives de réalités. En d’autres termes, des informations virtuelles se jouxtent à notre réalité tangible grâce à une interface. Trois caractéristiques principales définissent cette technologie selon le rapport d’enquêtedaté de 1996 de Ronald Azuma. Elle combine le réel et virtuel, sous un format en 3D, de manière interactive et en temps réel. Ce chevauchement entre matérialité et virtualité est aujourd’hui rendu possible grâce à de nouveaux outils numériques, comme les tablettes et autres smartphones.
Si l’Augmented reality est souvent au cœur d’œuvres de science-fiction littéraires ou cinématographiques, elle a aussi été conceptualisée. Entre 1957 et 1962, le cinéaste américain Morton Heilig développe un « dispositif de cinéma immersif », le sensorama, où s’entremêlent images, sonorités et sensations olfactives. Quelques années plus tard, en 1968, l’ingénieur et pionnier de l’internet Ivan Sutherland développe le premier visiocasque. Il faudra, cependant, attendre les années 2000 avant de voir se matérialiser concrètement l’usage de l’ « AR ». Ainsi, elle est utilisée dans la simulation d’objets et d’espaces, le guidage au cours de pratiques médicales ou encore dans la contextualisation de sites patrimoniaux.

 

(source : augmented-reality.fr)

(source : augmented-reality.fr)

Réalité augmentée et patrimoine français : une pluralité d’acteurs

Les premiers oaristys entre le patrimoine français et la réalité augmentée ont eu lieu au cours des années 2000 et deux entreprises se partagent désormais le marché du « patrimoine augmenté ».

(source : artgp.fr)

(source : artgp.fr)

 

Art Graphique & Patrimoine est l’entreprise pionnière dans la valorisation patrimoniale augmentée. Fondée en 1994 par Gaël Hamon, titulaire d’un BPMH, la structure est aujourd’hui composée d’une équipe de 23 personnes comprenant des architectes, des chefs de projets, des lasergrammètres, etc. La mise en Réalité Augmentée du Cabinet de Charles V dit le Sage (1338-1380) au Château de Vincennes, « premier prototype sur support mobile en RA », a été une réussite. Au début de l’été 2009, le lieu a été entièrement numérisé afin de permettre aux visiteurs de le voir, grâce au truchement d’un écran, tel qu’il pouvait être au cours de la seconde moitié du XIVe siècle. Cette innovation s’est faite grâce à un partenariat entre Art graphique & Patrimoine et Polymorph Software, entreprise de conception de logiciels spécialisée dans la simulation. Depuis cette première expérience, l’entreprise de Gaël Hamon a développé ses activités : le projet Perpignan 3D a vu le jour en 2015 et se présente comme un guide virtuel de visite du patrimoine gothique de la ville. En 2017, le Ministère de la culture a commandé à l’entreprise la réalisation en Réalité Augmentée de son application La Nuit des Musées 2017.

Bien qu’Art Graphique & Patrimoine soit fortement ancrée sur le territoire, une autre entreprise semble « truster » littéralement le marché du « patrimoine augmenté ».

(source : histovery.com)

(source : histovery.com)

 

Co-fondée en 2006 par Olivier Mathiot et Bruno de Sa Moreira, deux entrepreneurs ayant travaillés au sein de Priceminister, la start-up Histovery se révèle au public en 2013 grâce à l’Histopad. Présenté comme un « dispositif de médiation numérique », l’Histopad est la mise en marque des outils de Réalité Augmentée patrimoniaux. A l’instar des applications de l’entreprise de Gaël Hamon, l’Histopad de Mathiot et De Sa Moreira permet une plongée immersive, grâce à la Réalité Augmentée, dans l’époque et l’ambiance recherchées et surtout commandées par le site historique. L’Histopad fonctionne, en effet, comme un produit modelable et proposable à n’importe quelle structure : « La culture c’est le pétrole de la France » explique De Sa Moreira lors d’une interviewfin  2016.

Source : club-innovation-culture.fr/histopad-conciergerie-propose-visite-immersive-nouveau-parcours-revolutionnaire)

(source : club-innovation-culture.fr)

 

Désormais tentaculaire, Histovery met à disposition son Histopad dans de nombreux sites : du château de Chambord à celui de Falaise, son premier coup d’essai effectué en juillet 2014. Le dispositif est installé depuis octobre 2017 au Palais des Papes d’Avignon. L’installation avignonnaise devient l’expérience de visite en Réalité Augmentée la plus importante au monde avec plus de 1000 tablettes Histopad mises à disposition.

 

Expérimenter le paysage numérique

L’utilisation de la Réalité Augmentée sur le patrimoine architectural historique instaure un nouveau régime de visite et développe également un nouveau champ de valorisation de ce patrimoine. Le public équipé de son Histopad peut, dans une certaine mesure, développer sa propre expérience de visite. Selon les dispositifs proposés, il lui devient possible d’agir sur son environnement virtuel. Ainsi, l’Histopad du Musée de l’imagerie d’Epinal permet d’actionner virtuellement les machines exposées.

(Source : histovery.com)

(source : histovery.com)

 

Mais surtout, la Réalité Augmentée transforme le paysage patrimonial : plusieurs lectures sensibles d’un même territoire deviennent possibles. Dans le cas d’une visite augmentée des vestiges de l’abbaye de Jumièges, déambuler parmi les pierres « c’est faire l’expérience du temps » pour reprendre les termes de l’anthropologue Marc Augé. L’édifice construit à partir du VIIe siècle devient accessible aux visiteurs de multiples manières : les ruinistes peuvent continuer de savourer tels des Chateaubriands modernes l’action du temps tandis que les visiteurs moins contemplatifs ont la capacité d’investir le site religieux à l’époque de sa grandeur, grâce au dispositif de Réalité Augmentée  Jumièges 3D mis en place par Art Graphique & Patrimoine.

La Réalité Augmentée tend à devenir, depuis la dernière décennie, un véritable paradigme de la valorisation et de la médiation patrimoniale. Si l’ensemble des dispositifs actuels ne peuvent se passer d’un écran, la Réalité Augmentée pourrait rapidement se diffuser par le biais de nouvelles approches, en témoigne le développement de projecteurs.
Révolutionnaire, cette technologie semble déjà sur le point d’être devancée par une nouvelle forme d’approche, fausse jumelle et véritable concurrente, la réalité virtuelle.

 

Si vous souhaitez en savoir plus :
Sur les différents dispositifs numériques actuellement mis en place dans le secteur culturel.
Sur la valorisation, la médiation culturelle et le numérique.

Correcteurs: Grégoire Evano, Fabiola Olivos, Rachel Sarrue. 
Rédacteur : Guirec Zéo